jeudi 26 mai 2016

Barroco



Encore une fois, il n’avait pas de cavalière pour aller à cette fête. Il imaginait déjà les rictus goguenards de ses amis, leurs regards allant de la moquerie à la pitié. Alors il demanda mon aide. Pour une fois, juste pour une fois, il voulait parader avec une poupée de légende, énamourée, splendide et tout à lui, quelque chose qui les oblige enfin à avaler leur salive de travers. Bref, de quoi faire définitivement oublier sa réputation de piètre Don Juan. La poupée, dans son idée, c’était moi...
Je n’étais pas très chaud pour jouer le rôle. J’ai beau avoir les idées larges, me faire reluquer pendant toute une soirée comme une couverture de magazine pour hommes, c’est quand même délicat ! Ma dignité de mâle allait en prendre un coup. Surtout que rien ne garantissait que ça allait marcher…
Mais voyons, Julien, me répétait-il, tu sais bien que la vieille chouette ne plaisantait pas ! Nous l’avons vu tous les deux à l’œuvre, enfin ! Et puis, si elle t’a légué ce vœu de métamorphose, c’est que tu ne risques rien !
C’était mon arrière-grand-mère qui m’avait laissé cet héritage, une femme aux pouvoirs étranges, chez qui nous passions nos vacances lorsque nous étions enfants. C’était un vœu pour transformer qui je voulais en ce que je voulais. Ensuite, il suffisait que la personne métamorphosée le souhaite pour reprendre sa forme d’origine. Mais tout ça ne pouvait fonctionner qu’une fois !
C’est bon, tu as gagné, allons-y ! Après tout, je n’ai jamais trop compris à quoi ce vœu pourrait bien me servir. Au moins, ce sera une expérience…
Il commença à me dire ce qu'il souhaitait, pour la fille de ses rêves. C'était assez efficace, bien que pas très original : bombé là où la chair plait, long et fin ailleurs. Il voulait quelque chose de très voyant, mais je lui conseillai de ne pas me rendre trop vulgaire, sans quoi ses amis allaient seulement croire qu'il s'était payé une prostituée. Nous procédions une partie après l'autre. Il me racontait ce qu'il envisageait, je l'imaginais et c'était fait ! Il devait être précis dans ses descriptions, car une fois la transformation accomplie, je ne pouvais plus la modifier.
Au début, cela commença comme un jeu, nous retrouvions nos bons moments de complicité. Et puis, au fur et à mesure, les choses devinrent plus délicates. Une étrange excitation s'empara de nous. Il commençait à jeter sur moi des regards bien trop luisants. Son souffle était plus court, sa bouche se relâchait. Je ne l'avais jamais vu ainsi, du moins, pas quand c'est moi qu'il regardait. De mon côté, j'avais des bouffées chaudes qui me montaient à la tête, et des décharges d'excitation incompréhensibles, de celles qui peuvent nous prendre lorsqu'une conquête réticente se livre enfin ! Et je sentais le pouvoir de la vieille magicienne qui cognait en moi, de plus en plus fort, mettant le désordre dans mes pensées.
Nous en étions à la fin, il ne restait plus que la poitrine. Nous étions tous deux traversés de désirs qui n'avaient plus grand-chose de naturel. La force de la métamorphose semblait s'échapper de moi, elle se faisait désordonnée et nous baignait dans cette atmosphère surréelle. Je n'étais pas très sûr de contrôler encore quoi que ce soit. Il me raconta ce qu'il souhaitait, pour mes seins. Ronds et confortables, comme je m'y attendais. Je commençai à me concentrer…
À cet instant, la porte d'entrée s'ouvrit sur Alice, ma fiancée. Elle posa son sac de voyage au pied du guéridon.
Le vol a été annulé, je ne pourrais partir que demain si…
Elle s'arrêta en découvrant la scène devant elle, la femme nue dans son salon ! Un mélange de surprise et de colère commença à remplir son visage. Elle allait demander où je me trouvais, quand ses yeux s'agrandirent, noyés soudain par l'horreur. Elle s'effondra littéralement sur elle-même, comme si une force l'aspirait de l'intérieur, la retournant et la roulant en boule comme une simple chaussette ! Ses vêtements tombèrent au sol, vides. Par-dessus, une paire de seins commença à glisser vers moi ! Alice ! J'avais pensé à cette maudite poitrine en regardant Alice ! La puissance surnaturelle que je dégageais avait transformé ma fiancée !
Les deux masses poussèrent leur trajectoire jusqu'à mes pieds, puis commencèrent à grimper le long de ma jambe avec des ondulations gélatineuses. Elles passèrent mon abdomen et vinrent accrocher leur poids à mon torse, se fondant à ma peau lorsqu'elles furent bien positionnées. Je pris les deux globes dans mes mains et les soulevai. Toujours sous l'emprise de cette sale excitation magique, je fixais cette paire qui était maintenant à moi.
Après tout, ce n'est pas grave, il suffit que tu décides de redevenir comme avant…
Devant moi, il me regardait, l'air navré, ses yeux brulant de lueurs étonnantes, mélange d'ivresse et de désir viril.
Tu ne comprends pas ! J'essaye mais ça ne marche pas ! Je ne suis plus seul, dans ce corps ! Il y a Alice avec moi ! Et Alice ne peut plus rien décider du tout ! Je ne… Je ne parviens pas à revenir en arrière !
Il malaxa quelques secondes sa mâchoire de ses doigts gourds. Son regard descendait et remontait, faisait des détours, s'attardant longuement sur le chemin de ma silhouette. Cela me gênait et me troublait en même temps, faisant redoubler les molles chaleurs dans mon corps.
Tu ne m’en veux pas trop, Julien ? Dis ?
Puis il ajouta, sans sourire :
On va quand même à la fête ?

Sur une idée de Julien
 
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Pour info, voilà ce que donnait la première version de cette histoire, il y a trèèèèès longtemps

lundi 16 mai 2016

Laura quitte le navire

Une p'tite BD que j'ai dessinée vite fait sur un coin de table...
Bon, ok, je suis grillé ! Tout le monde sait bien que mes coins de table sont trop en bordel encombrés pour que j'y dessine quoi que ce soit !
En fait elle est d'un certain De Haro. J'ai bien aimé. Autant que je sache, c'est son seul passage dans le TG...








jeudi 28 avril 2016

L'énigme Yuvuy




Dans la pénombre, Alex tourne la molette du coffre-fort, un stéthoscope collé contre la paroi de métal. Il entend un léger déclic et serre le poing, dans un geste de triomphe silencieux. La lumière inonde soudain la pièce ! Près de la porte d'entrée, immense, se tient Yuvuy, flanqué de part et d'autre par deux gardes du corps.
On essaye de tricher, Alex ?
Alex soulève son corps de femme obèse. Elle vacille en se remettant debout. Ses bourrelets et ses seins énormes menacent toujours son équilibre.
Salaud, rends-moi mon corps ! Je ne suis pas cette boursouflure humaine, je ne veux pas être une pétasse, je suis un homme, moi !
Ah oui ? Moi, ce que je vois, c'est une pauvre femme, moche et pitoyable, qui essaye comme une vilaine de me cambrioler ! Une femme que je vais devoir punir… Cédric, Guillaume, allez-y !
Les deux gardes du corps s'avancent vers Alex…


O


Pour Pierre, cela commence comme une journée semblable à toutes les autres. Par la fenêtre de son bureau, il contemple la ville étalée à perte de vue. C'est la seule chose de réellement excitante, dans son travail : le panorama. Après quelques années, c'est un peu maigre pour entretenir la flamme… Avec un bâillement, Pierre s’attelle au courrier du jour.
Sur le tas de lettres et de notes internes, un petit carton retient son attention : il n'y a qu'une adresse marquée dessus. L'encre est d'une couleur criarde du plus mauvais gout, mais elle semble avoir l'étrange propriété de miroiter, tout en changeant de teinte. Posée à plat, l'écriture est plutôt vert tendre, mais si Pierre monte la feuille à ses yeux, elle vire au mauve. Et, sous la lumière, elle brille de petites paillettes et devient jaune !
« Étonnant ! » se dit Pierre. Un nuage de poussière s'échappe alors du papier et vient s'enrouler autour de ses narines. Pierre éternue violemment. Il pense tout d'abord a une farce idiote, mais il se rend compte immédiatement de son erreur.
La poussière, entrée dans ses poumons, semble se glisser dans sa chair. Pierre se sent mal, sa vision change, la pièce autour de lui prend de l'ampleur. Il comprend soudain que c'est lui qui devient plus petit ! Pendant un instant horrible, son corps est agité de grosses vagues, comme une feuille qu'on secoue, puis il se raffermit en se couvrant de courbes étranges. Ses membres s'amaigrissent, sa peau se tend et s'adoucit, son bassin s'évase tandis que ses cheveux gonflent à une vitesse incroyable ! Sur son torse, deux boules viennent s'installer ! Entre ses cuisses, il y a comme une tension qui le quitte soudain, un poids qui disparait et, en même temps, un vide qui entre en lui, dégageant un passage à l'intérieur de son ventre. Pierre regarde son reflet dans la vitre de la fenêtre. Sa bouche s'ouvre, sans un cri. L'image, absurde, reste toujours la même… Il est devenu une femme !


O


Dans le taxi, Pierre regarde cette maison ressemblant à toutes les autres, perdue dans cet océan pavillonnaire de banlieue.
Il est à l'adresse indiquée sur le funeste carton.
Parvenir jusqu’ici avait été une expérience affreuse. En perdant son apparence, Pierre avait perdu d'un coup toute sa vie. Ses collègues, ses amis, sa famille même ! Comment pourraient-ils croire à cette métamorphose ? Comment pourraient-ils le reconnaitre ? Même ses vêtements s'étaient retournés contre Pierre : la femme qu'il était devenue flottait dans ces bouts de tissus taillés pour un homme et ses chaussures ne tenaient plus à ses pieds. Autour de lui, son bureau avait pris des allures de souricière. Si l'un de ses collègues entrait et demandait à cette fille ce qu'elle faisait là, qu'est-ce que Pierre pourrait bien répondre ?
Il avait remonté son pantalon, l'avait noué autour de ses hanches et il était parti de là, en chaussettes, priant pour ne croiser personne. Les couloirs de son entreprise ne lui avaient jamais paru si longs ! La chance aidant, il était parvenu sans encombre jusqu'à la rue et il avait appelé un taxi par téléphone. Pendant dix minutes, il avait dû attendre sur le trottoir. Il se sentait comme dans un de ces cauchemars où l'on se retrouve nu au milieu des gens. Tous les regards semblaient braqués sur son corps de femme, ses vêtements immenses et ses chaussettes… Pierre avait espéré un peu de répit, une fois pelotonné à l'arrière de la voiture. Mais chaque mouvement du véhicule créait des gênes et des surprises dégoutantes ; le contact du siège vers son entrecuisse vide, ses seins qui s'entrechoquaient, son épaule trop petite et trop ronde contre la vitre, ses cheveux qui ondulaient légèrement sur sa joue.
Le taxi s'était finalement immobilisé devant la maison.


O


Pierre n'a pas envie de bouger, mais il se décide. Il demande au chauffeur d'attendre, il s'extrait de la voiture et s'avance dans l'allée. Chaque pas le déconcerte. Les roulements naturels de son bassin sont trop inhabituels, il se sent encombré par ses chairs féminines et ses seins, vraiment, lui paraissent très étranges à bouger ainsi, comme si Pierre portait accrochés sur lui deux blocs capricieux de gélatine. Il devine les regards du chauffeur sur son dos et ça le met encore plus mal à l'aise.
Avant même qu'il frappe, la porte s'ouvre et une femme sort de la maison, son ventre rond tendu devant elle.
Oh, bonjour… Vous avez vu, ce… c'est merveilleux ! Je suis enceinte !
Dans le souffle de son euphorie, elle enlace Pierre, qui ne sait pas quoi faire.
Je m'excuse, je… je ne me suis même pas présentée, je m'appelle Julien.
Cette fille agit comme si elle venait d'apprendre la grande nouvelle, alors que son ventre est enflé par plusieurs mois de grossesse ! Le sens des choses échappe de plus en plus à Pierre. Et puis…
Comment avez-vous dit que vous vous appelez ?
Julien… Oh, vous êtes venu en taxi ! Je peux le prendre pour rentrer chez moi, dites ?
Pierre reste silencieux, immobile, dépassé.
Merci, vous êtes chouette, à la prochaine peut-être…


O


La jeune femme s'éloigne et monte dans le taxi. Pierre se dit qu'il aurait dû la suivre. Cette maison lui parait désormais terriblement menaçante.
Entre, Pierre…
La large voix masculine a jailli soudainement, semblant venir des profondeurs du bâtiment.
Pierre rassemble ce qu'il lui reste de volonté. Il passe la porte entrouverte et pénètre dans un couloir sombre. Il arrive dans un grand salon à la décoration surchargée. Les murs sont parsemés de masques en bois sculptés, d'armes primitives, de boucliers de peaux et de têtes de fauves empaillées. Les meubles sont anciens, on a disposé sur eux des pièces de tissus chamarrés et chaque espace libre est encombré de bibelots exotiques. Le sol, tapissé d'épaisses fourrures blanches, oppose sa clarté à la peinture du plafond, chargée comme un ciel oppressant de dégradés de jaunes, de rouges vifs et de lourds sang de bœuf. Au fond, sur une estrade noire en bois ciré, un homme très grand occupe tranquillement un trône garni de dorures, encadré par deux gaillards aux mains croisées devant eux. Entre Pierre et lui se tiennent les courtisans de ce souverain d'opérette, quelques personnes de tous âges, en habits de cocktails, des verres à la main. Totalement silencieux, ils vrillent Pierre de leurs regards immobiles. Au pied du trône, incongrue, ignorée de tous, une femme bouffie lessive à quatre pattes le sol de l'estrade, chacun de ses gestes soulevant sa courte robe grise au tissu usé, dévoilant par intermittence son intimité sans qu'elle ait l'air d'y prendre garde. Elle jette des coups d’œil furtifs vers la nouvelle arrivante, mais, de toute évidence, n'ose pas lever la tête.
L'homme sur le trône lâche enfin, de sa grande voix :
Je suis Yuvuy, le souverain des parts sombres ! C'est moi qui t'ai envoyé la lettre.
Une foule de questions se bouscule dans la tête de Pierre mais, de toutes ses forces, il se retient d'ouvrir la bouche. Il sent que se joue là un jeu serré où toute marque de faiblesse est une imprudence… Trente interminables secondes de silence s'écoulent, ponctuées seulement par le bruit de la serpillière frottée par la grosse femme au sol. Puis un sourire se dessine sur le visage d'Yuvuy.
Oublie à jamais le « pourquoi », petite femme. Pour le profit, pour satisfaire la vengeance de quelqu'un ou par jeu, tout simplement… Quelle importance ? J'ai fait ce que j'ai fait ! Oublie aussi le « comment ». Tu étais bien tranquillement assoupi dans ta petite existence ennuyeuse et tu te retrouves confronté à un monde de puissances que tu n'avais jamais soupçonnées… Mais tu avais beau l'ignorer, ce monde existe et, que tu le veuilles ou non, il vient de t'engloutir ! Pour toi, seul compte maintenant ce qui va se passer ensuite. Approche !
Pierre décide d'obéir, pour l'instant. Ses pas sont interminables, personne ne bouge autour de lui. Seules les têtes pivotent lentement pour suivre ses mouvements. Pierre s'arrête à la limite de l'estrade. Yuvuy frappe alors dans ses mains.
Arnaud ! Tu laisses notre invitée mourir de soif !
D'une porte entrouverte surgit une délicieuse Asiatique, portant un plateau avec un seul verre posé au milieu. Juchée sur une paire d'immenses talons aiguilles, sa démarche est mal assurée. On sent qu'elle n'a pas l'habitude. Vêtue d'une robe écarlate, impudique, très courte et très moulante, percée d'une multitude de crevures qui dévoilent ou suggèrent presque toute son anatomie, la petite personne garde les épaules rentrées et le visage baissé, crispé, comme enfoncé dans sa honte, alors que ses appâts mal enfermés se secouent à chaque pas. Arrivée devant Pierre, elle lève son plateau vers lui.
Pierre hésite, devant l'humiliation évidente de cette fille. Il répugne à prendre le verre, comme si c'était profiter d'elle. Le temps s'englue à nouveau, seconde après seconde. Mal à l'aise, la fille passe d'un pied sur l'autre. Finalement, elle lève en coin un bref regard sur Pierre, qui voit dans ses yeux luire une peur animale ! Il s'empare du verre, comprenant soudain que l'Asiatique sera punie s'il dédaigne l'offrande.
Il faut excuser Arnaud, elle n'a pas l'habitude. Il n'y a pas si longtemps, c'était encore un homme puissant et craint et Arnaud a parfois du mal à admettre que ce temps est définitivement révolu… Cette petite impertinente a encore besoin qu'on lui explique.
À ces mots d'Yuvuy, celle qu'on appelle Arnaud est agitée d'un frisson, ses épaules se ramassent encore plus et elle repart, le plateau toujours devant elle, les yeux vissés au sol. Passant trop près d'un des courtisans, elle sursaute en lâchant un cri lorsque celui-ci pince fortement ses fesses. Le plateau tombe à terre et Arnaud perd alors toute contenance, se précipitant pour le ramasser, avant s'enfuir en courant en ayant l'air de rebondir sur ses talons trop haut, poussant des petits sanglots terrorisés.
Tu vois Pierre, peut-être que tu finiras comme Arnaud, ou comme Julien, ou peut-être pas… Ton destin n'est pas encore scellé. Dans ce coffre-fort, derrière moi, il y a de quoi te rendre ton apparence d'homme, ou te condamner à jamais à une vie de femme. Une vie de gloire, d'humiliation ou peut-être de plaisir, une vie triste ou flamboyante, tout va dépendre de la substance qui te sera administrée ! Une chose est certaine, à partir de maintenant, il vaut mieux pour toi éviter de me contrarier. Je n'apprécie vraiment pas les petits futés qui tentent de resquiller…
Yuvuy coule un regard malicieux en direction de la femme obèse, par terre, qui continue imperturbablement à frotter. Le corps bourrelé de graisse se raidit un peu, ses mouvements ralentissent pendant une fraction de seconde, puis le rythme régulier de la serpillière reprend. Yuvuy hausse les épaules, en lâchant un soupir méprisant et il ramène ses yeux sur Pierre.
Tu peux partir. Je te recontacterai peut-être, si le moment se présente…
Cette fois, Pierre ne peut s'empêcher de s'exclamer :
Quoi ? C'est tout ?
Que veux-tu de plus ? Une mission ? Une quête dont la récompense serait de retrouver ta vie minable ? Tu aimerais que je te dise quoi faire ? Et pourquoi ça ? Qui sait, peut-être que mon but est déjà atteint ! Ou peut-être qu'il n'y a aucun but…
Pierre a l'impression d’étouffer, il se sent soudain minuscule, comme un insecte broyé entre les doigts d'un garnement sadique.
Tu cherches un sens à ce qui t’arrive, petite femme, mais ces choses-là te dépassent ! Tu as ce corps, à toi de te débrouiller avec. Vis ta vie, comme tu l'entends. Quand je l'aurai décidé – si je le décide – je saurai te retrouver !


O


Pierre sort et marche dans la rue. Il marche longtemps. Si longtemps qu'il finit, épuisé, par arriver devant chez lui. Il s'enferme, ne répond plus au téléphone, n'ouvre pas la porte. Il reste là plusieurs jours, tournant en rond, vidant peu à peu son frigo. Dans son esprit, c'est l'alternance, des moments de vide succédant à des bourdonnements de peurs et d'incrédulité. Par tous les moyens, il essaye d'oublier ce corps qui est maintenant le sien. Il évite le miroir et, comme un écorché, répugne au moindre contact sur sa peau. Il ne change même pas de vêtements et dors tout habillé, quand il arrive à dormir…
L'inconfort et la puanteur finissent par l'amener sous la douche. Pierre se met nu à contre-cœur et, malgré lui, il accueille avec soulagement le déversement des cataractes chaudes. Il passe ses doigts le long de sa peau. Elle est devenue si douce au toucher ! Ses chairs attendries par le ruissellement se remplissent de langueurs duveteuses. C'est une sensation agréable, mais c'est une sensation tellement déplacée, pour Pierre. Il la trouve bien trop féminine !
Cependant, il sait qu'il ne peut pas continuer à se cacher de lui-même.
Il approche ses mains de sa poitrine. C'est surtout la forme qui le surprend. C'est étrange, de trouver à cet endroit deux renflements bombés qui tremblent sous la poussée. Il entre ses doigts dedans. Il soulève la chair mobile. Le contact est tendre, mais beaucoup moins érotique que ce que Pierre supposait. Ce ne sont pas les deux brasiers de plaisir que ses fantasmes d'homme avaient imaginés. Ils sont sensibles, néanmoins. Il y a de la chaleur qui se répand dans le buste de Pierre quand il les malaxe. Ses larges tétons sont des concentrations serrées de nerfs et les côtés de sa poitrine réagissent sous la caresse. Pierre se risque à descendre ses doigts. Le pubis plat qui termine son torse est déconcertant. Sa main glisse en dessous et découvre une sorte de feuilleté de peaux aux lignes changeantes. C'est comme… en désordre. Là aussi, ses sens de femme le surprennent. Sous le capuchon de son clitoris, il tombe sur une petite excroissance de chair à vif, plus vibrante encore que la bordure du gland d'un homme. Au-delà, les lèvres qui longent son orifice contiennent certains replis fourmillant de sensations. Celles-ci sont moins aigües, certes, mais elles sont plus envahissantes, coulant à travers son ventre et dans ses cuisses. Par contre, lorsqu'il introduit prudemment un doigt dans sa cavité, il tombe sur des parois pratiquement inertes. Lui qui avait toujours naïvement cru que la profondeur d'une femme était tapissée de sensualité !
Déconcerté, Pierre sort de la douche. Il laisse l'eau dégouliner lentement. Encore humide, il va devant la grande glace. C'est évident, il a un beau corps, avec ce qu'il faut pour satisfaire les exigences d'un œil masculin. Cette idée le soulève toujours de dégout, c'est comme une démangeaison, comme si ça le rendait poisseux. Qu'on le regarde et qu'on songe à… à ce que les hommes ont en tête à propos des femmes !


O


Pierre a bourré ses chaussures de papier, pour les adapter à sa nouvelle pointure. Il a pris une de ses ceintures et creusé des trous supplémentaires dedans, passé une chemise par-dessus son pantalon, pour cacher les plis du tissu et puis il a retroussé ses manches. Il se regarde. Son image est toujours si bizarre ! Ses vêtements d'hommes accentuent cette impression de biscornu, mais la mode féminine a au moins cet avantage qu'elle permet une certaine excentricité. Pierre peut sortir dans la rue en espérant ne pas trop attirer l'attention. Il retourne à la maison d'Yuvuy. Il ne supporte plus les questions qui roulent dans sa tête. Il ne sait pas vraiment comment il va s'y prendre, mais il doit au moins tenter quelque chose pour retrouver sa vie.
C'est une femme d'une quarantaine d'année qui lui ouvre la porte. Sur la pelouse, il y a des jouets d'enfants qui trainent. Derrière l'inconnue, Pierre reconnait le couloir de la maison, mais la décoration a complètement changé. La dame a l'air intriguée par ses questions, elle dit qu'elle a toujours habité là. Étrangement, Pierre n'est pas plus surpris que ça. Il renonce définitivement à lutter.


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Il porte un sac de voyage, rempli de tout ce qu'il a jugé utile d'emporter. Il prend le premier train et n'en descend qu'à l'autre bout du pays. Il a quelques économies, c'est à peu près tout ce qu'il a pu sauver de sa vie d'homme. C'est avec ça qu'il va devoir tout recommencer. Dire qu'il n'y a même pas dix jours, il était encore lui-même…


O


Pierre se fait désormais appeler Léa et s’accommode lentement de sa nouvelle existence. Il se décide enfin à franchir les portes d'un magasin de vêtements pour femme. Il en a assez de se cacher sous des sweats et des survêtements, achetés presque à la sauvette dans les supermarchés. Il faut bien qu'il essaie de porter une robe, au moins une fois dans sa vie. Pierre est intimidé par la vendeuse. Jusqu'à sa transformation, il considérait les hommes qui s'habillent en femmes plus ou moins comme des pervers. Et maintenant il se retrouve là, devant cette jeune femme qui lui sourit. Est-ce qu'elle se rend compte de quelque chose ? On dirait que non.
Pour rendre les choses plus faciles, Pierre se force à penser à lui en tant que Léa. Léa dit qu'elle a vu quelque chose qui lui plaisait, en vitrine. La vendeuse lui demande sa taille et Léa se mord les lèvres.
Vous savez, je viens de faire un régime, et je ne sais plus trop où j'en suis, de ce côté-là.
La vendeuse semble gober son excuse et la félicite même pour sa ligne. Léa se retrouve dans la cabine d'essayage, elle enfile une jupe découvrant à moitié ses cuisses. Elle fait quelques pas. Ça lui fait bizarre, de marcher avec les jambes nues, tout en étant quand même habillée. Elle passe d'autres vêtements : une robe fendue, un pull échancré, un débardeur moulant. Elle se rend compte avec étonnement qu'elle trouve ces essayages amusants. Elle se regarde dans la glace. Son reflet lui procure un plaisir étrange. Jusqu'à ce qu'elle imagine sortir vêtue comme ça… Pierre réalise qu'il est en train de choisir les vêtements de Léa avec ses préférences d'homme ! « Tout le monde va me prendre pour une pute ! ». Honteux, glacé, verrouillé par la timidité, Pierre redonne tout à la vendeuse. Il se contente d'un jean pas trop moulant et d'un chemisier léger.


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Le soir, Pierre allait souvent au bar, prendre une bière. Il a bien essayé de garder cette habitude mais, avec son corps de femme, il se fait parfois draguer. À la place, il regarde la télé. Il passe sur le sport, ça ne l'intéresse plus vraiment. Ce qu'il aimait, en fait, c'était pouvoir en parler avec ses amis, mais, désormais, ce n'est pas le genre de sujet qu'on aborde avec Léa. Pierre s'oblige à regarder les séries sentimentales. Il trouve ça aussi ennuyeux qu'auparavant, mais il se dit que c'est une manière comme une autre d'en apprendre plus sur le comportement des femmes. Ou plutôt, sur le comportement que les gens attendent des femmes.
Il lit aussi les magazines féminins. En fait, ils sont moins superficiels que ce que Pierre avait craint. Et ils lui permettent de s'habituer à la mode et d'explorer toutes ces choses concernant l'apparence, cette foule d'obligations grandes et petites auxquelles il ne faisait pas attention lorsqu'il était un homme : s'occuper de ses mains, de ses ongles, de ses cheveux, de sa peau et des différentes épilations à renouveler régulièrement, et puis des soins intimes, et surveiller sa ligne, donc son assiette, et sélectionner ses vêtements et ses chaussures, avec discernement, tant ils en disent sur vous, et il y a encore le maquillage et la coiffure… Pierre se dit que c'est insensé, vraiment, toute cette énergie que les femmes doivent consacrer à leur aspect !
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On sonne à la porte. C'est Julia, une fille que Léa a rencontrée ce matin. Elles ont sympathisé, Léa lui a donné son adresse.
Pierre la fait entrer, soulagé par cette distraction. Il éteint la télé. En allant s'assoir dans le canapé, Julia laisse négligemment tomber une petite remarque sur le désordre dans la pièce. Pierre la regarde et se rend compte qu'elle n'a même pas d'intention malveillante. Elle fait juste la conversation, comme elle aurait pu dire : « Ta journée a été dure ? Tu as l'air fatiguée… » Pierre se sent mal à l'aise. Personne ne lui avait jamais fait d'observation sur la tenue de son intérieur, du temps où il était un homme. Mais Léa n'a plus l'excuse d'être un homme…


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Le dilemme des vêtements, le jour de l'entretien d'embauche. Pas trop gris, il faut qu'on vous remarque – surtout si c'est un homme derrière le bureau. Pas trop sexy, ça donne l'impression qu'on n'a que ses charmes à offrir – surtout si c'est une femme qui recrute. Pas trop voyant, ça ne fait pas sérieux. Pas trop sévère, on a l'air ennuyeuse… Léa essaye un tailleur, puis passe un pantalon, elle réarrange sa coiffure, change ses bijoux et, excédée, elle donne un coup de pied rageur dans la commode. Tout était tellement plus simple, quand elle était un homme !
Et flûte ! dit-elle en retirant sa chaussure pour se masser le pied.
Elle vient de ruiner sa plus jolie paire d'escarpins.


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L'effet qu'elle fait aux hommes est un des plaisirs les plus troubles de Léa. Elle est jeune, belle et elle s'occupe de son apparence. On la remarque et Léa a appris à apprécier ça. Quand les regards s'accrochent à elle, elle se sent forte, grisée par un sentiment de liberté. Après tout, elle est bien placée pour savoir le pouvoir d'une jolie fille sur le sexe opposé…


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Léa ne l'avait jamais remarqué, avant d'être une femme, mais la plupart des chefs, dans la plupart des entreprises, ce sont des hommes. Là où elle travaille, ce sont tous des hommes, sans exception. Quand Léa était Pierre, le harcèlement sexuel, les brimades, les différences de salaires selon que vous devez vous asseoir pour uriner ou non, il ne comprenait pas pourquoi on en faisait toute une histoire. Ça existait, bien sûr, oui, sans doute… Mais Pierre se disait parfois que les femmes prennent un peu trop de plaisir à se plaindre pour que tout ça soit vraiment sérieux.
Maintenant, quand son chef qui a l'âge de son père pose ses grosses fesses sur son bureau, lui impose ses plaisanteries oppressantes à force de sous-entendus, tout en la chatouillant sous le menton, Léa a envie de hurler.
Mais elle se tait, comme les autres, celles qui gardent leur travail. Elle se concentre sur sa tâche en espérant juste ne jamais se retrouver seule avec lui.


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Léa a bu. La fête bat son plein. Elle trouve que l'univers est merveilleux et elle est la plus belle femme du monde. La musique l'emporte. Elle monte sur la table et déboutonne son chemisier. Quand elle dévoile les dentelles de son soutien-gorge, les hommes hurlent. Elle les repousse du pied en riant. Ils sont tous tellement à sa merci.
Elle rouvre les yeux le lendemain, sans savoir où elle est. Dans le lit, un homme bouge lentement, au bord du réveil, sa queue levée dans une érection matinale. Son bras encore ensommeillé vient s'enrouler autour d'elle, mais Léa le repousse brutalement et soulève les draps. Il y a une petite tache de sang sous ses cuisses. C'était sa première fois ! Et elle n'arrive même pas à s'en souvenir ! Léa se lève, elle regarde fébrilement autour du lit et va jusqu'à fouiller la poubelle. Elle ne voit pas de capote. Il n'a pas mis de capote ! Et si ce type avait une maladie ? Et si… « Oh mon Dieu ! Si je suis enceinte ? »


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Certaines femmes ont des règles douloureuses. Pour Léa, c'est seulement un immense sentiment d'étrangeté. Il y a des choses auxquelles elle ne s'habitue pas. Des choses qui lui rappellent, à chaque fois, qu'elle n'est pas née dans ce corps, qu'elle n'est qu'un visiteur masculin dans cette enveloppe de femme… Mais cette fois-là, vraiment, elle est soulagée de voir arriver les menstruations.


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Bien sûr, Léa a moins d'argent. Elle avait des diplômes et un bon métier, du temps où elle était un homme. Léa a réussi à se refaire une identité, mais elle a dû repartir d'en bas. Ses économies n'ont eu qu'un temps.
Mais, si Léa a des fins de mois plus difficiles, c'est aussi parce qu'elle s'adonne volontiers au plaisir de la dépense. Léa a découvert la coquetterie et être une jolie femme a un prix. Les vêtements à la mode, les produits de beauté, les chaussures, les parfums… Souvent, Léa passe ses après-midis de liberté avec ses amies, à faire les boutiques. Elle apprécie l’insouciance légère de ce petit groupe de filles.


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Il s'est approché de Léa pour l'inviter à danser. Il n'est pas très beau, pas très adroit et il a surtout cet air un peu trop suffisant, comme s'il s'imaginait qu'avec elle, c'est du tout cuit. Léa exagère une moue de dégout.
Désolée, hein, je ne danse qu'avec des hommes !
À côté d'elle, la copine de Léa éclate de rire. Le pauvre type ne sait plus où se mettre.


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C'est le troisième rendez-vous. Ce gars embrasse bien. Il la caresse, Léa ronronne et s'abandonne. Depuis longtemps, les mains d'un homme sur elle ne provoquent plus de dégout. Elle se laisse mettre nue et le corps de l'homme la pénètre et l'embrase. Les yeux de Léa s'envolent, traversés par un orgasme magnifique.
Les jours suivants, il ne donne plus signe de vie. Léa comprend. Il a eu ce qu'il voulait.


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La nuit est tombée depuis des heures. À pied, Léa rentre chez elle. Alors qu'elle a parcouru la moitié de la rue, elle voit devant elle trois silhouettes masculines qui avancent dans sa direction. Ils parlent entre eux, bruyamment. Léa hésite. Faire demi-tour ? À quoi bon ? En jupe serrée et avec ses petits escarpins, elle ne va pas les battre à la course. Ils sont sans doute inoffensifs. Elle continue, essayant de ne rien changer à sa démarche. Ne pas montrer qu'on a peur, jamais. Quelques mouvements de corps, Léa comprend qu'ils viennent de la remarquer. Leurs voix baissent pendant deux ou trois secondes. Ils continuent d'approcher. Elle est à à moins de deux mètres quand ils la sifflent. Ne pas répondre, ne pas courir. Ils se déploient et commencent à l'entreprendre, d'un ton exigeant, leurs voix collées à elle. Elle subit leurs compliments vulgaires, le regard droit. Une main s'empare de sa taille et la tire en arrière. Terrorisée, Léa n'en peut plus. Elle pousse un cri sauvage et s'enfuit, les bras serrés contre elle. Les hommes sourient, contents d'avoir fait craquer les nerfs d'une fille. Ils reprennent leur route, reprennent leur conversation semée de rires.
Léa passera des nuits à ruminer sa peur, eux n'y pensent déjà plus.


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C'est un cadre de l'entreprise où elle travaille. Elle n'est pas la première secrétaire qu'il emmène dans ce restaurant, mais Léa est bien décidée à être autre chose qu'une amourette de plus dans sa collection. Il est jeune, dévoré d'ambition, plutôt joli garçon. Il est moins intelligent qu'elle, mais elle s'est bien gardé de le montrer. Généralement, ce n'est pas le genre de choses qui plait aux hommes. Quand elle le regarde, le sang cogne à ses tempes, les battements de son cœur s’accélèrent. Parfois, quand il pose ses yeux sur elle, elle a vraiment l'impression de flotter. Elle finit par comprendre qu'elle est amoureuse. Cette une idée un peu étrange. Elle la rend craintive mais elle lui plait en même temps…


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Elle voit cette femme enceinte, dans le parc, prendre le soleil assise sur un banc. Léa sens quelque chose dans ses entrailles. Une envie nouvelle, diffuse, comme un manque paradoxalement mêlé de plénitude. Léa se demande quelle impression cela peut faire, d'avoir cette vie qui gonfle son corps. Elle se dit qu'elle a envie d'un bébé.


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L'écriture miroite sous ses yeux, changeant de couleur selon la lumière. Après plus de quatre ans, Yuvuy est de retour dans sa vie ! Ce matin-là, en sortant le courrier de la boîte aux lettres, Léa a tout de suite repéré le grand carton d'invitation. Pas de poussière piégée, cette fois, mais toujours aussi peu d'informations. Juste une date, une heure, l'adresse d’un hôtel chic et une petite phrase incongrue, marquée en dessous : tenue de soirée exigée.


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Elle n'a rien dit à son fiancé, mais il a bien vu que quelque chose n'allait pas. Léa s'irritait pour un rien. Il a cherché à comprendre, mais elle est restée silencieuse. Comment lui expliquer ?
Elle est allée chez le coiffeur, elle a acheté une nouvelle robe et s'est préparée pendant plus de trois heures. Léa veut être sublime pour cette soirée. Elle va jouer la partie avec ses armes de femme.
Quand elle entre dans le grand salon rutilant de lumières, Léa aimante les regards. Sa robe est somptueuse, provocante juste ce qu'il faut. Elle la porte avec cette sorte d'élégance sensuelle, dépourvue de vulgarité, qui subjugue les hommes et suscite l'admiration des femmes. Personne ne pourrait soupçonner que cette créature qui s'avance n'est pas née avec ce sexe. Impériale, Léa donne l'impression de ne voir personne autour d'elle.
La réception est bondée, mais la haute stature d'Yuvuy se détache au fond de la vaste salle. Léa s'avance jusqu'à lui. Lentement, il la détaille d'un regard connaisseur.
Bravo, Pierre, tu as bien appris.
Toujours cette manie de nous appeler par nos prénoms d'homme, n'est-ce pas ?
Aux bras d'Yuvuy, deux grandes choses pulpeuses sont collées à lui et le couvent de regards énamourés.
Tu te souviens de mes gardes du corps ? Moi, je les préfère ainsi.
Il claque leurs fesses et les deux femmes gloussent, ravies.
Romain, un cosmopolitan pour notre amie.
Derrière le bar, une Asiatique s'affaire immédiatement à préparer le cocktail. Elle est mignonne, dans son petit uniforme de serveuse, court et froufroutant, dévoilant ses jolies jambes gainées de collants. Elle a l'air toute gênée et cache son regard modeste derrière une paire de lunettes. Elle pose le verre devant Léa et s'éclipse, rougissante.
Ce n'est plus Arnaud ?
Yuvuy hausse les épaules, sans répondre.
Est-ce qu'enfin vous allez me dire...
Pas encore, mais nous pourrons parler tranquillement très bientôt.
Dans le brouhaha de la réception, Yuvuy et Léa se taisent et attendent. À quelques mètres d'eux, un groupe de six personnes se scinde alors. Trois femmes se séparent de leurs cavaliers et viennent vers Yuvuy : une blonde toute en courbe avec un grand regard vide, une brune splendide et une adolescente au corps bronzé.
Vous aviez deviné qu'elles allaient arriver, ou c'est juste une mise en scène ?
La blonde se jette ou cou d'Yuvuy, ignorant superbement les deux beautés toujours serrées contre lui. Elle mordille son oreille en murmurant :
Ce soir, mon amour ?
Sois raisonnable, Xavier, j'ai à faire. Des choses bien trop sérieuses pour toi. Trouve-toi un homme, ou même plusieurs, ce n'est pas ça qui manque ici.
La blonde fait la moue et se décroche d'Yuvuy. Elle s'éloigne en soufflant vers lui un baiser sur sa main. Pendant ce temps, la brune au port de reine fixe Léa d'un regard crépitant de jalousie, comme si sa simple existence était une insulte personnelle. Yuvuy prend sa main, en la faisant sursauter.
Un problème, Philippe ?
Non, non, je voulais juste vous remercier pour mon nouveau corps. Il fait des merveilles, vous savez, les hommes ne regardent que moi. Sur ce je vous laisse, je vois que vous êtes occupé avec un nouveau hochet…
Ses yeux pivotent à nouveau vers Léa, implacables comme deux gueules de canons.
Ne nous le cassez pas trop vite, il a l'air amusant. Tu viens, David ?
L'adolescente au corps sauvage, dans une robe longue aux échancrures si profondes qu'elles la laissent à moitié nue, lance vers eux un clin d’œil mutin et passe son bras à celui de Philippe. Pendant quelques instants, Yuvuy, songeur, contemple les fesses des deux femmes qui s'éloignent dans un dandinement gracieux.
Il est bien gentil, Philippe. C'est une fille vaniteuse et pas très maligne, mais c'est le genre de défauts qui deviennent des qualités, quand on la met à l'horizontale.
Léa pince les lèvres. Ce gout des hommes pour les femmes stupides !
Tu vois, Pierre, il y en a qui sont ravis du destin que je leur offre.
Que voulez-vous, à la fin ? Toutes vos pétasses ne vous suffisent plus ? Je manque à votre collection ?
Ne te surestime pas et, surtout, SURTOUT, ne le prends pas sur ce ton avec moi !
Plus effrayée qu'elle ne veut bien se l'avouer, Léa baisse imperceptiblement les paupières.
Tu vois les trois hommes que nos charmantes amies viennent de quitter ?
Léa les regarde. Le premier a un peu l'aspect d'un étudiant projeté par mégarde dans un costume de soirée. Son front haut surmonté d'une tignasse frisée et ses grandes lunettes rondes semblent ajouter à son regard un air de perpétuelle interrogation. Il se tient un peu à l'écart, les bras ballants, regardant autour de lui, comme s'il se sentait étranger à tout cela. Le second arbore un smoking à la coupe parfaite. Une vraie gravure de mode, avec sa carrure d'athlète en trapèze bien souligné, sa mâchoire large taillée pour attirer les bouches, deux yeux profonds sous la barre régulière des sourcils et des mains vigoureuses, à faire frémir n'importe quelle peau sous la caresse. Le troisième, c'est quelque chose que Léa n'a jamais vu de sa vie, sauf dans les films. Une armoire qui bouge, un monstre d'homme, les bras épais comme des jambons, des mains aux allures de pelleteuse, le torse comme une barrique, le cou avalé par les épaules avec une paire de petits yeux porcins au-dessus de tout ça, plantés au milieu d'un crâne qui a l'air fait pour défoncer les murs. Léa s'étonne de ne pas avoir remarqué plus tôt ce phénomène. Elle se demande même si, tout à l'heure, lorsque les femmes étaient avec eux, l'homme avait vraiment cette apparence-là. Avec ce diable d'Yuvuy, tout est possible !
L'un d'eux s'est voué à l'intelligence, l'autre à la brutalité, quant au dernier il s'est donné à la séduction et au plaisir. À chacun j'ai confié un peu de poudre métamorphique. Celle de l'intellectuel te fera redevenir l'homme que tu étais. Celle de la brute te laissera à jamais dans ton corps de femme…
Léa ne peut s'empêcher de lâcher un ricanement.
Vous, au moins, vous n'avez pas peur des clichés !
Yuvuy poursuit, sans relever l'ironie :
– … et celle du jouisseur, elle, te permettra d'accéder à quelque chose de spécial. Il s'agit de devenir une manière de Janus, un être à la double identité. Tu pourras librement changer de corps et passer d'un sexe à l'autre, autant que tu en as envie. Vois-tu, c'est une petite idée qui me trottait dans la tête depuis longtemps. Peut-être que tu voudras l'expérimenter pour moi…
Alors, c'était ça, votre objectif ? Vous m'avez pris comme cobaye !
Cesse donc d'essayer de comprendre mes motivations ! Ça t'évitera de mettre le désordre dans ta jolie tête. Si tu reçois la poudre permettant de modifier ta nature à volonté, sache qu'elle aura un prix : quelle que soit ta forme, masculine ou féminine, dis adieu à l'idée de procréer. Tu seras définitivement stérile. Maintenant, fais ton choix, tu dois séduire un de ces trois hommes, pour le convaincre de te donner la poudre qu'il détient. Ça ne devrait pas être trop difficile…
Vous oubliez que je vais bientôt me marier ! J'aime mon fiancé et je n'ai aucune envie de me jeter dans les bras du premier venu !
Libre à toi, Pierre, mais dans ce cas, c'est moi qui prendrai la décision à ta place…


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Léa ne peut quand même pas abandonner son destin entre les mains d'Yuvuy ! Elle s'avance, lentement, pour se laisser le temps de réfléchir.
Retrouver son existence masculine ? Avec le recul, sa vie d'homme lui semble tellement terne ! Mais qui sait ce que Pierre pourrait en faire, fort de tout ce qu'il a appris durant ces années passées à être Léa ? Et puis, il pourrait revoir sa famille et retrouver ses amis. Tant de gens lui manquent !
Rester à jamais dans cette chair de femme ? Elle s'y sent étrangement bien, maintenant. Elle est amoureuse et va fonder une famille. La seule idée d'avoir des enfants la gonfle d'un bonheur dont elle ne soupçonnait même pas l'existence. Bien sûr, tout n'est pas parfait, loin de là. Au fond d'elle, Léa sait bien que son identité d'homme n'a pas disparu ; elle s'est juste adaptée. Léa se dit souvent que sa vie de femme n'est qu'un mensonge, un mensonge particulièrement bien réussi. C'est un rôle que Pierre joue 24 heures sur 24. Et Léa tremble à l'idée qu'un jour, cette illusion s'effondre et qu'on découvre sa véritable nature.
Garder ses deux identités ? Aller de l'une à l'autre, sans contrainte ? C'est apparemment la solution la plus excitante. Léa deviendrait quelqu'un d'exceptionnel. Elle aurait un pouvoir dont rêvent tant d'êtres humains ! Mais dans son ventre, quelque chose se tord. Ce serait renoncer aux enfants. Et puis, Léa sait bien qu'ainsi elle ne pourrait jamais être vraiment d'un sexe ou de l'autre. Elle a vraiment peur de la solitude que cela implique !
Quand elle arrive devant les trois hommes, elle ne s'est pas encore décidée…


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Léa a pris l'habitude de s'attacher aux détails et quelque chose la dérange, dans ce trio de caricatures masculines. Ses yeux se portent sur le plus beau des trois, le playboy. Elle ne le fixe pas, bien sûr, c'est le genre de chose qu'elle évite de faire depuis qu'elle est une femme. Cependant, en quelques touches discrètes, elle a remarqué une bosse déformant sa poche. Le haut d'un livre tout écorné en émerge.
Vraiment ? Vous avez tellement peur de vous ennuyer à cette soirée que vous prenez de la lecture ?
Les yeux de l'homme, figés par les pensées qui l'absorbent, se déverrouillent soudain. Le retour à la réalité lui donne l'air tout étonné.
Quoi ? Oh… Une vieille habitude. Je n'aime pas garder mon esprit inoccupé.
Il la découvre et la trouve belle, elle le sent rien qu'à sa façon de faire pivoter son torse vers elle. Il s'apprête visiblement à poursuivre la conversation, mais Léa se contente d'un bref sourire et recule légèrement.
Si l'intellectuel se cache sous l'apparence du séducteur...
Léa s’intéresse à celui qui a des allures d'étudiant. Elle sent de la glace traverser son regard et remarque, le long de son cou, quelques traces de griffures mal cicatrisées. Peut-être une proie qui a essayé de se défendre. « Voilà pour la brute ! Ce qui nous laisse l'adorateur des plaisirs… » À côté, la montagne humaine est en train de déguster un petit four, grignotant avec extase chaque minuscule bouchée, savourant lentement les gouts et les arrière-gouts entremêlés.
Léa sait maintenant comment sont répartis les rôles.
Elle ne prend même pas la peine d'en vouloir à Yuvuy pour avoir essayé de la berner avec ces trompeuses apparences. Après tout, elle est dans le jeu d'un être qui contrôle la métamorphose… En réalité, cette petite mise en scène a même pour effet d'apaiser Léa. Sans qu'elle sache bien pourquoi, découvrir la véritable nature de ces trois hommes, au-delà de leur aspect, lui a enfin permis de faire son choix.
Aiguisant ses charmes, Léa se tourne vers celui qu'elle va s'employer à séduire. Derrière elle, Yuvuy a compris que son subterfuge est éventé. Décidément, Pierre ne l'a pas déçu ! Un sourire se dessine sur son large visage lorsqu'il voit vers quel avenir Pierre est en train de s'avancer…